Lagon bleu à RangiroaEmbarquement à huit heures! Le speedboat est à l’heure et notre pilote ne perd pas de temps pour nous faire embarquer. Il y a une heure de traversée, si nous voulons profiter pleinement de cette journée, faut pas mollir! Palmes, masques et tubas, chaussons pour ne pas se mettre la plante des pieds à vif et appareils photos gonflés à bloc! Ah j’oubliais, estomacs confortablement lestés d’un petit déjeuner roboratif! Souhaitons que les poissons n’en profitent pas indirectement… :mrgreen:  

La traversée est… agitée. La houle fait rebondir le bateau de creux en creux. L’air est chaud ainsi que les quelques embruns qui viennent pleurer sur nos joues.  Il faut arriver au centre du lagon pour discerner les cocotiers frangeant l’autre bord. Le pilote stoppe soudain pour… téléphoner!!! Il finit sa communication pour nous dire qu’il a oublié les légumes devant accommoder notre pique-nique. Semblant décidé à faire demi-tour, il se ravise soudain pour repartir de plus belle vers notre destination dans un splendide virage qui creuse un vigoureux sillon dans l’eau d’un bleu profond.

Après une heure de cette navigation tressautante nous apercevons enfin les premiers motus et les couleurs délavées des fonds qui les séparent.

A une centaine de mètres, le bateau stoppe, les fonds remontent trop pour s’approcher plus. Nous devrons continuer à pied. Tandis que nous mettons à profit l’amarrage pour rassembler nos esprits et nos affaires, un aileron surgit soudain de l’eau, puis un autre, puis beaucoup d’autres… A pied il a dit ? j’ai bien entendu ? C’est l’heure de pointe dans le lagon! Ça file de partout! C’est pas l’option shark-feeding qu’on a choisi mon bon monsieur! Aucune envie de nous transformer en shark-uterie! Y’ a bien trop de dents dans ces bestiaux, il est fou lui!!! Manifestement il n’en a cure. Enjambant le plat-bord, il saute à l’eau et s’en va finir d’amarrer à la bouée. Il revient avec un surf attaché là.

Ah ? un bon geste ? soliloquais-je in-petto.

- » Les femmes et les enfants je suppose ? » concluais-je.

- Non, c’est pour les glacières! rétorque-t-il, bonhomme.

- …

Pas à dire ça aide à avaler sa salive. Les dentus continuent de leur côté à vagabonder langoureusement. Il ne manque plus que quelqu’un pour sonner la cloche afin de les inviter à passer à table…

D’un autre côté, ils ne sont pas trop gros, plus d’un mètre mais moins de douze. Une jambe devrait les calmer un moment. Reste à savoir qui va leur tendre ladite.

Ben faut y aller alors, j’suis le plus grand après tout, je n’aurai de l’eau que jusqu’à la taille. ( petit aparté quand même: je m’attendais à la grande scène du deux, n’y vas pas, y’a pas de raison que ce soit toi, etc… Je me voyais déjà jouer le mec qui en a, couillu mais résigné, rassurant. Trapu dans le sacrifice. Raté: « Mouille pas ton sac, c’est toi qui a l’appareil photo »… En plus j’ai même pas de lime à ongle. La vie est mal faite.)

Donc me voilà à la baille. Ouh elle est bonne! En plus, elle sent bien le poisson. Un coup d’œil à droite, un autre à gauche, un en dessous… Flûte je les vois pas. Ça craint non ? Ben non, parait que c’est timide comme tout ces oiseaux-là. A filer au premier plouf un peu vigoureux. Je regrette pas de ne pas avoir commencé mon régime tiens. Ouais, mais il y quand même quelques dorsales qui se font bronzer. On va peut-être pas traîner alors ? Allez, bon prince, je tends la main pour filer un coup de main à la descente des autres passagers, ne mouille pas mon sac… et me retrouve avec un gniard tout crispé autour du cou!!! :eek:

- C’est pas un appât, déconne pas, me glisse-t-on au passage.

Tu parles!!! Bonjour la sangsue! Si je parviens à respirer avant d’arriver à pied sec j’aurai de la chance!

C’est parti pour une bonne patauge. C’est pas croyable comme l’eau arrive à te ralentir. A croire qu’elle sent que tu n’as pas envie de t’attarder. Et pas moyen de tourner la tête: fera minerve le chiard plus tard, c’est sûr. A ce rythme, mes cervicales seront soudées avant que d’arriver à en retirer l’arapède. En plus, il nous les brise depuis hier soir, caractériel en diable l’affreux! Mais c’est pas vrai! Faut que je mette une cagoule pour plus qu’on voit marqué « con » en travers de ma tronche ? Manquerait plus qu’il lui prenne l’envie de me lansquiner dessus!

L’eau devient moins profonde et la taille des requins s’amenuise, les plus jeunes préférant manifestement les eaux moins profondes. Mais comme ça vient quand même au monde avec des dents, je m’arrange pour que mes fesses sortent de l’eau. Je vous ai déjà dit combien j’y suis attaché à mes fesses ?

Terre!!! Terre!!! Enfin sable quoi. Coquillages et crustacés aussi. Pis des concombres de mer partout!!! Incroyable! A ne pas savoir où poser les pieds (qu’il convient d’avoir chaussés soit dit en passant. Quelques rochers parsèment le fond et on ne sait jamais si un poisson-pierre ne traîne pas dans le coin. C’est terriblement douloureux paraît-il.) C’est amorphe et vilain comme tout ces animaux, genre grosses sangsues. En parlant de sangsue, je me débarrasse de l’excroissance qui m’encombre le goitre et m’assois sur le remerciement. Un bonheur ce gamin j’vous dis!

On pose nos affaires et on s’en prend plein les mirettes! C’est renversant de beauté. Le paysage semble hors du temps, l’eau paisible est d’une pureté absolue, des raies pastenagues planent doucement, quelques bancs de sable délicatement rosés émergent par endroit, le lagon bleu est une immense piscine bordée de motus couronnés de cocotiers dodelinant doucement dans l’alizé.

Nous nous engageons sur le platier afin de nous rendre jusqu’à l’île aux oiseaux au centre du lagon. Toujours chaussés, le chemin est parcouru par les pointes noires, les raies, les rochers semblent rire entrecoupés des lèvres charnues et colorées des bénitiers.

L’île aux oiseaux s’ouvre devant nous. Nous ne pénètrerons pas trop loin par crainte de déranger les oiseaux nichant au sol d’abord, ensuite parce qu’il est interdit de nourrir les moustiques. :mrgreen:

La journée se poursuit, baignée de quiétude; notre accompagnateur nous concoctera avec les moyens du bord un savoureux repas composé de poisson cru ( un cœur de palmier remplacera les légumes oubliés ), d’un pain coco redoutable et de poisson grillé.

Nous passerons l’après-midi à nous emplir les yeux de toute la beauté exposée, nageant en compagnie des pointes noires qui nous ignorent superbement finalement, ne s’excitant que lorsque un autre bateau jettera en pâture une carcasse de thon. Là j’avoue qu’il ne ferait pas bon tomber au milieu!!!

Le retour sera encore plus agité que l’aller, le lagon décidant de nous présenter la facture d’une si belle journée. De profonds creux obligent le pilote à jouer des gaz pour éviter des envolées hasardeuses… Et, à vrai dire, nous serions volontiers restés oubliés…